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Khal Torabully, poète de la diversité

Poète, essayiste, romancier, réalisateur franco-mauricien, il est l’un des phares de la littérature créole. Incessant voyageur, il vit à Vaulx-en-Velin en toute discrétion. A l’aise dans cette ville de la parole, il n’a de cesse d’écrire et de réagir aux secousses du monde.

La poésie est venue à moi” , dit Khal Torabully. Elle est venue à lui dans l’enfance. Une enfance baignée par les mots, bercée par les lectures et empreinte du bruit des rotatives, tout autant que d’idées revendicatrices – quand son père, imprimeur à l’île Maurice, avait un journal national, Le Citoyen, qui participait au débat sur l’indépendance. Le livre était son ouverture sur le monde, en même temps que son refuge. L’écriture a surgi pour dire les beautés de son île, la douleur, exprimer la vie, la richesse de la diversité humaine. “La poésie était un moyen de dire et de dépasser certaines choses, en redonnant une perspective personnelle aux évènements dont j’étais témoin ”, explique-t-il. Si les premiers textes ont été composés en anglais, il a ensuite écrit en français parce que, dit-il, “ça fait partie de mon être ”. Admirateur de Rabelais, maître de l’éjaculation jubilatoire, il confirme que “le langage est jouissif ”, qu’un poème “avant tout ça doit chanter ”, même pour “faire de sa douleur celle du plus grand nombre ”.

A 53 ans, Khal Torabully est l’une des figure marquantes de la littérature créole. Initiateur de la coolitude(1), concept venu compléter la négritude de Césaire dans la mosaïque créole, il donne la voix à un sans voix, au descendant de l’engagé indien qui a remplacé l’esclave affranchi. “Il lui fallait une poétique de sa mise en relation avec le descendant d’Africain, de l’Européen, du Chinois, et aux Antilles, avec les Libanais, les Syriens, les Amérindiens… ”, commente l’auteur. Et cette poétique, où “l’imaginaire des Indes rencontre les autres imaginaires du monde ”, vient enrichir l’idée de diversité. Elle fait dire à Aimé Césaire : “J’ai longtemps attendu la coolitude… ”. La part indienne de Torabully s’est exprimée et a sorti le “coolie” de la marge. “Ce qui est marginal un jour devient central un autre ”, soutient le poète.

Vaulx port d’attache

Pour ce qui est de sa part insulaire, elle le met dans une certaine dynamique. Celle qui est propre à toute île, “cette marge du continent qui réalise ce que le continent ne fait pas ”. Celle qui l’a amené à s’installer à Vaulx-en-Velin, “ville de l’entre deux ”, “presqu’île” animée de cet esprit particulier qui engendre un mouvement du relationnel, de la convivialité. “Il y a ici encore une échelle humaine, en raison peut être d’un besoin plus fondamental à communiquer . Ic i, la complexité fait partie du vivre ensemble et l’on rencontre des gens qui ont à cœur de partager cette diversité ”. Et Torabully de redire : “Dans la marge naissent des choses intéressantes, c’est un vivier extraordinaire, mais la pensée française à un peu du mal avec ça .” Le fait de beaucoup voyager l’attache plus encore à cette ville. En valorisant ce quelque chose qu’il ne trouve pas ailleurs, son exemplarité, sa créativité, ses possibles…

D’où la volonté de partager quelques-uns de ses engagements et quelque action avec sa ville d’adoption. Il a déjà commencé avec “Cantate pour Haïti”, texte écrit au lendemain du tremblement de terre, qui a posé l’acte fondateur d’un livre humanitaire en ligne (voir encadré). Il espère poursuivre avec son “Poème inachevé pour Jérusalem” et confie : “J’aimerais que la ville porte avec moi ce message de paix, ici et à Jérusalem ”. Il invite aussi Vaulx-en-Velin à participer à son projet de plus grand dictionnaire francophone du monde. Après avoir écrit un “Dictionnaire francophone de poche qui rappelle à la France ses diversités linguistiques internes, depuis les régions jusqu’aux banlieues ”, il imagine un dictionnaire évolutif sur le Net, qui serait consultable dans n’importe quel coin du monde. “Parce qu’il y a partout des parlers français qui sont extraordinaires ”.

Pour lui, écrire a une dimension éminemment sociale. Ecrire, c’est agir, c’est livrer ses coups de cœur, ses interrogations sur le monde, être visionnaire… Et partager l’idée qu’il ne peut y avoir de liberté, d’égalité et de fraternité sans diversité.

Fabienne Machurat

(1) le terme apparaît en 1992 dans le texte Cale d’étoiles, Coolitude.

(2) Dictionnaire francophone de poche, Le pouvoir des mots sur le mouvoir des peaux, éditions La passe du vent, 2007.

Pour Haïti, le premier livre humanitaire en ligne

A l’appel de Khal Torabully, relayé par Dana Shismanian, poétesse d’origine roumaine, “Poètes pour Haïti” est né. Des auteurs du monde entier offrent leurs mots pour aider la population de cette île. Leurs textes sont regroupés dans un ouvrage électronique qui peut être téléchargé en contrepartie d’un don à une organisation humanitaire (à partir de 10 euros).

Khal Torabully aurait pu se trouver à Haïti au moment du séïsme, parmi les écrivains qui participaient au festival Etonnants Voyageurs, organisé par Michel Le Bris. Aussi a-t-il écrit le 15 janvier 2010 : “Haïti, il n’y a pas que la terre qui tremble. Ma colonne vertébrale vacille, il me semble. Ma conscience blessée saigne au plafond de la parole. Partout des visages hagards rôdent, une folle me regarde, me demande où se trouve Haïti, son Haïti créole, son Haïti toujours indéfinie… ” (extrait de Cantate pour Haïti). Et l’idée est venue d’écrire pour aider, d’appeler les poètes à se réunir pour une cause.

www.haiti2010-secourspoetique.net

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